-La vie est un long tram tranquille-
Table des matières
Jeannine et le Pluriel: la conception immaculée
Le Pluriel
Il est interdit de parler au conducteur
Le rêve déraillant de Jeannine
"Eternité: durée ayant un commencement, mais point de fin"
"Fumer tue"
"S'en aller en fumée: être consommé sans profit, ne rien donner"
"We zitten in de puree: to be in trouble”
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Jeannine et le Pluriel: la conception immaculée
Il était une fois Jeannine.
Ayant passé la fleur de son âge, elle vivait seule sur une péniche abandonnée, amarrée au bord du Canal Central.
Il y a plein de détails que l'on peut donner en essayant de décrire le caractère d'une personne dans une courte histoire comme celle ci, mais dans son cas, la seule chose que l'on aurait pu dire c'était que rien ne l'intéressait vraiment. Jeannine souffrait d'une indifférence qui frôlait l'apathie. Aussi simple que ça. C'est à dire, elle se levait tous les matins à la même heure pour quitter sa péniche et aller tous les jours à son travail (conductrice de la ligne 4 du tram), pour en revenir tous les soirs et faire quasiment la même chose: regarder les barges passer sur le canal.
Pas question d'homme bien sûr dans sa vie, mais rien de grave pour Jeannine. Quand elle pensait à tout ce qu'il faut faire pour en avoir un… S'habiller, se maquiller, cuisiner. Pas d'animaux non plus, pas à cause du souci qu'ils comportaient, mais parce que -quoi d'autre?- ils la laissaient indifférente.
Jusqu' au jour où, en quittant son tram pour retourner à sa maison (façon de parler dans son cas), elle s'est aperçue qu'un bel homme la regardait, sur le trottoir d'en face. Et c'est tout ce qui s'est passé entre Jeannine et cet homme. Je vous le jure, et elle vous le jurerait aussi, si elle était encore vivante.
Le lendemain matin, Jeannine remarqua deux choses qui lui semblaient bizarres, sans pour autant perturber son train-train habituel: un moineau vint chanter sur son hublot, strictement pendant quatre minutes -elle en était sûre, parce que son réveil était placé à coté du hublot. Et une fleur de lys avait poussé dans la nuit dans un pot de fleurs abandonné et à moitié cassé sur le pont de sa péniche, donnant quatre bourgeons.
"Bof….", se dit-elle, et elle repartit pour rejoindre son tram, qu'elle dût quitter ce jour plus tôt que prévu. Elle avait des nausées et elle vomit plusieurs fois, jusqu' au moment où, de retour au hangar, le chef de station l'autorisa à rentrer chez elle.
"Soigne- toi!", lui dît il en la saluant.
"Bof…", répondit elle, et elle s'en alla.
Elle était enceinte. Enceinte d'un regard, d'un moineau et d'une fleur de lys, elle en était persuadée. Du moins, c'est ce qu'elle a répondu au médecin qu'elle avait dû visiter malgré elle, quand il demanda qui était le père.
"Désirez-vous connaître le sexe des enfants?"
"Bof…", dît elle encore une fois, ratant l'essentiel dans la question du médecin: Le pluriel.
Et neuf mois après, elle accoucha de quatre garçons. Des quadruplés.
"Bof…", dît elle, quand le docteur lui demanda comment elle allait se débrouiller.
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Le pluriel
Et effectivement, ce ne fût pas facile. Mais, s'il y a une chose qui peut aider dans le cas d'une personne aussi indifférente à tout, c'est que Jeannine n'a jamais mal pris toutes ces difficultés qui limitent les gens normaux, les fatiguent, les déçoivent et les font se poser des questions. Jeannine continua à vivre sa vie de façon imperturbable, certes sans les plaisirs qui compensent les petites complications d'une vie à cinq, mais aussi sans trop s'en faire, puisque de toute façon une vraie vie, elle n'en avait jamais eue. Comment manquer de quelque chose dont on ignore l'existence?
"Et comment allez-vous les appeler, vos garçons?"demanda la femme derrière le guichet de l'administration communale, quand Jeannine déclara leur naissance.
"Bof…", lui répondit elle.
"Mais, Madame! Vous ne pouvez pas!", lui lança la fonctionnaire sur un ton didactique.
Un technicien portant une casquette était en ce moment en train de réparer un ventilateur au plafond et elle ne pouvait pas s'empêcher de le regarder.
Mais comme la femme derrière le guichet insistait et une file commençait déjà à se former derrière elle et que Jeannine ne détestait rien de plus qu'une discussion, elle choisit:
"Jan".
"Mais, Madame!", cria cette fois exaspérée l'employée communale, vous avez QUATRE enfants!":
"J'avais remarqué", dît Jeannine. "Jan; tous les quatre."
Ce n'était pas facile. Mais le regard figé de Jeannine les convainquit, après plusieurs tentatives de communication, que c'était du temps perdu, et les garçons furent officiellement appelés "Jan".
Tous les quatre.
Le fait qu'ils étaient des quadruplés n'arrangea guère la situation. Mais ce n'est pas non plus qu'ils eurent des conversations fréquentes. Jeannine leur adressait rarement la parole. Mais quand elle le faisait, quand elle appelait Jan, tous les quatre se retournaient et ouvraient des grands yeux pour essayer de comprendre qui était le chanceux. Ayant un nom générique et vivant dans un environnement où la parole était rare, regarder était leur seul moyen de comprendre le monde, de se distinguer et d'attirer l'attention. Parce que les quatre Jan vivaient chez eux dans un silence quasi total, interrompu de temps à autre notamment par les "Bof…" de Jeannine. Et pourtant, un grand sourire s'esquissait sur leurs lèvres quand ils entendaient leur mère prononcer ce nom, et c'est normal si on pense qu'il y avait des jours entiers où ce fût le seul mot prononcé sur leur péniche. Ainsi, les quatre Jan dévoraient le monde avec leurs yeux quand leur maman les emmenait en promenade dans leur poussette à quatre places, dans un univers nouveau pour eux: des gens qui se parlaient, qui communiquaient, des couples joyeux, des enfants qui jouaient, des mots et des couleurs différentes, tout semblait tellement beau, tout les impressionnait et les marquait.
De retour à la péniche, le silence envahissait à nouveau l'espace, jusqu'à la sortie suivante.
A l'école, ce n'était pas simple non plus. Les professeurs ne savaient jamais qui avait écrit quoi. Quand ils faisaient une remarque à l'un d'entre eux, tous les quatre se retournaient et les regardaient avec des grands yeux et un regard étonné. Leurs camarades ne les invitaient jamais à leurs fêtes, parce qu'ils débarquaient tous les quatre, même ceux qui n'avaient pas été invités. Ne pas pouvoir distinguer qui parmi eux était leur Jan préféré effrayait certes les garçons, mais les filles les évitaient aussi, surtout après qu'une de leurs camarades soit tombée amoureuse d'un Jan et le lendemain, elle n'était plus sûre de qui parmi les quatre.
Ils terminèrent leurs études sans que les professeurs sachent vraiment qui était bon en maths, et qui en langues. Après un conseil extraordinaire, les profs décidèrent qu'il était impossible dans ces circonstances de les distinguer efficacement et leurs donnèrent le même bulletin, quatre fois les mêmes notes pour tous les domaines. Quatre copies originales, aussi paradoxales que leur existence.
Quand le temps fut venu de chercher un emploi, les choses se compliquèrent encore davantage pour nos quatre Jan. La sécurité sociale ne comprit, ni accepta jamais le fait qu' une personne pouvait avoir quatre professions différentes, et ainsi bénéficier quatre fois des allocations, des soins médicaux et de toutes les autres petites choses qui normalement ne posent aucun problème administratif quand on a un prénom unique.
A la fin, Jeannine dût intervenir, quitter son silence tant aimé pour plaider avec un minimum de mots auprès de son patron son cas et demander de l'aide.
Et c'est ainsi les quatre Jan devinrent conducteurs de la ligne 4 du tram.
"Il est interdit de parler au conducteur"
Les passagers durent vite s'habituer à ce tram différent des autres. Différent en ce que le conducteur était toujours le même, croyaient-ils. Le matin comme le soir, l'hiver comme l'été, un conducteur unique et infatigable qui attirait leur admiration. Une admiration qui touchait les quatre Jan, qui n'auraient rien désiré de plus que parler, communiquer avec ces gens qui semblaient avoir un vocabulaire beaucoup plus large et agréable que Jeannine et qui les regardaient avec appréciation pour leur conscience professionnelle. Mais, hélas, un grand signe derrière eux interdisait aux passagers de parler avec le conducteur, et ainsi nos quatre conducteurs se limitèrent encore une fois à seulement regarder, sans parler.
Et ainsi continua leur vie, comme un tram, sur des rails, jamais une surprise, jamais un virage imprévu.
Jusqu' au jour où une jolie jeune dame prit leur tram pour visiter sa vieille tante malade. Elle lui avait promis de lui tenir compagnie de temps en temps. Jan tomba amoureux d'elle tout de suite. Touché comme par un éclair, il décida avant qu'elle ne monte la deuxième marche de son tram que c'était elle. Il ne savait pas encore ce que ceci signifiait, ce qu'"elle" devait signifier, ce qu’une femme peut être pour un homme, mais il était prêt à commencer aussitôt à le chercher. Son monde intérieur était bouleversé comme jamais auparavant. Et heureusement que c'était un tram qu'il conduisait, sinon, s'il avait été conducteur de bus, il aurait sûrement provoqué un accident, puisque du moment que la fille montait dans le tram, et elle montait tous les jours, il ne cessait de la regarder dans son rétroviseur, au lieu de regarder droit devant lui.
Le premier jour qu'il la vit, de retour sur leur bateau, il ouvrit son hublot et se rendit compte que le ciel avait des étoiles. Depuis, ses nuits ne furent plus jamais les mêmes. Et ce serait facile de dire que cette constatation est exagérée, mais Jan approchait de la quarantaine, et les étoiles l'aveuglaient comme la lumière du soleil un incarcéré au moment de sa libération. Il était amoureux, mais ne pouvait pas mettre des mots pour exprimer ce sentiment.
Entre-temps, Jeannine avait bien sûr constaté ce changement dans le comportement de Jan, mais n’ayant elle-même jamais regardé les étoiles et ignorant qui c'était exactement qui avait l'air un peu bizarre -les quatre Jan changeaient régulièrement de lit, selon leur jour de garde en tant que conducteur de tram, et portaient tous le même uniforme- elle ne savait pas quoi penser. Mais, de surcroît, elle constata avec un grand point d'interrogation que très rapidement, tous ses quatre Jan commencèrent à paraître différents. Ils étaient tous pensifs et perdus. Silencieux au point que même Jeannine le remarqua, et on aurait dit même tristes. Cette tristesse qui ronge de l'intérieur, qui coupe l’appétit. Ils avaient d'ailleurs tous commencé à maigrir, et à laisser leur hublot ouvert le soir, pour regarder les étoiles.
"Bof…", pensa t elle, et alla dormir.
Entre-temps, comme il fallait s'y attendre, tous les Jan étaient amoureux de la même jeune fille, qui prenait tous les jours à des heures différentes leur tram pour rendre visite à sa tante, et laquelle, il faut le dire, n'était pas indifférente aux regards des Jan quand elle leur donnait sa monnaie pour acheter son ticket, et qu’elle prenait pour une seule et même personne.
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Le rêve déraillant de Jeannine
Un soir, Jeannine, curieuse de comprendre ce qu’il y avait de si intéressant à dormir en regardant le ciel, ouvrit aussi son hublot. Et remarqua les étoiles. Et décida que c'était la plus belle chose qu’elle n’avait jamais vu.
Et depuis lors, la température moyenne à l'intérieur de leur péniche diminuât considérablement, vu qu'ils dormaient tous avec leur hublot ouvert, été comme hiver. Mais, malgré un froid apparent et palpable, une douce chaleur s’était installée sur leur péniche. Les quatre frères se regardaient d'une autre façon, et des fois on aurait même juré qu'un sourire timide commençait à s'esquisser sur les lèvres de Jeannine, sans raison apparente.
Et ainsi continua leur vie, pendant quelques mois, comme un long fleuve tranquille, avec une péniche amarrée en dessous d'un vieux platane et cinq paires d’yeux qui regardaient les nuits, désormais longues et mélancoliques, les étoiles.
C'était au cours d’une de ces nuits que Jeannine eût ce rêve étrange. Elle dormait dans sa cabine comme d' habitude quand d'un coup apparût Jan devant son hublot. Et lui parla. Ce fût un choc, vu que dans leur famille les mots étaient comptés même plus que le peu d'argent qu'ils se partageaient.
Et il lui dit:" Je suis mort de naissance. Aide-moi à renaître!"
"Utilise ton frein, mon fils!", lui répondit Jeannine.
"Aide-moi à dérailler, maman!", dit Jan, désespéré, et disparut aussi vite qu'il était apparu.
Et son rêve se termina avec un bruit de glissement métallique, ce bruit tellement caractéristique d'un tram qui tourne, avec les étincelles qui l'accompagnent, si familières à Jeannine, mais si pénétrantes dans la nuit.
Elle se leva inquiète et allât de suite voir dans la chambre de ses fils. Ils étaient tous là, sauf un (il faisait sa garde de nuit), à regarder les étoiles à travers leur hublot, chacun dans son coin, chacun seul. Mais au lieu d'être rassurée, le sentiment d'une chose terrible et imminente ne la quitta de toute la nuit.
Et leurs jours tranquilles étaient effectivement comptés.
Le jour suivant, la jeune fille prit comme d'habitude le métro. Mais cette fois elle n'était pas seule. Elle portait dans ses bras un petit chaton roux.
"Doit-il payer aussi un ticket?", demanda-elle à Jan avec un sourire qui aurait fait fondre l'Antarctique comme une glace au soleil. Jan, avant de pouvoir articuler sa réponse, devint rouge, puis vert, un peu comme les feux de signalisation, pour finalement reprendre une couleur acceptable.
"Bien sûr que non!", dit il, "il est tellement beau, il vous va si bien d' ailleurs!", et aussitôt se rendit compte de l'incohérence de sa réponse et commençât à prendre le reste des couleurs de l'iris.
"Au fait, je voulais vous demander une chose", elle continua."Je dois m'absenter de la ville pendant quelques jours, et je n'ai personne à qui laisser ce petit chat abandonné que j'ai recueilli. Pourriez-vous me le garder jusqu' à mon retour? Je vous en serais éternellement reconnaissante!"
"Mais, sans aucun problème, Madame, avec grand plaisir, d'ailleurs, il vous va si bien!", répétât-il et mordit sa langue encore une fois.
Et la vie de Jan devint le mot "éternellement", une longue attente, jusqu'au jour où la jeune fille dont le nom il ne sut jamais revienne. Un rendez-vous ajourné, une promesse et un espoir, une de ces étoiles filantes de nuit, un quelque chose et plusieurs en même temps pour lesquelles il ne trouvait pas les mots…
Et comment va-t-on l'appeler?
Ils n'en avaient aucune idée. Avoir à faire avec des êtres vivants n' était pas vraiment une entreprise familière pour Jeannine et les quatre Jan, qui pensaient justement qu'il est mille fois plus facile de diriger un tram qu'un être vivant, et Jeannine sentit l'obligation de trancher.
"Jan", dit elle.
"Mais maman!", dit Jan, "c'est une femelle!"
"J'avais remarqué", rétorquât-elle, sur un ton qui ne laissait pas beaucoup d'espace pour une discussion. Si elle manquait de vocabulaire, Jeannine avait certainement peaufiné l'art de couper la conversation, couvrant son ignorance avec de l’autorité.
Et ainsi la petite chatte fût nommée Jan, aussi. Mais au contraire des quatre Jan qui n'avaient jamais reçu de l'affection maternelle, ceci n'empêchât guère que Jan la chatte soit chouchoutée et câlinée comme aucun autre chaton ne le fût, du moins dans ce coin peu recommandable du Canal Central où les chats ne font jamais long feu. Et Jan la chatte devint un peu le roi, ou plutôt la reine de la péniche. Elle mangeait les meilleurs morceaux du repas, fois quatre. Elle adoptât tous les caprices possibles des chats et n'attrapait jamais de souris. Elle devint frileuse et capricieuse, et chaque soir se couchait sur un lit, différent chaque fois pour maintenir la compétition entre les Jan.
Parce que l'élu de chaque nuit fit toujours le meilleur rêve: d'une jolie fille qui monte dans son tram, toujours la même fille pour tous les quatre, avec un grand sourire et des yeux remplis de la lumière du soleil et de la lune en même temps.
Mais quand allait-elle apparaître de nouveau?
Qui serait le chanceux conducteur, ce jour-là?
"Eternité: durée ayant un commencement, mais point de fin"
Mais pourquoi cela durait si longtemps? Si éternellement longtemps?
Et ainsi les Jan apprirent la subtilité des mots, la face noire du mot "éternité" et son coté qui ressemble plus à la mort, éternelle elle aussi.
La fille ne revint jamais, et ils n'apprirent jamais ce qu'il fut advenu d'elle. Leur tram a continué pourtant à rouler, imperturbable on dirait parce que sur des rails, mais d'un grincement un peu plus triste et avec des étincelles qui leur semblaient dorénavant, tels des éclairs avant l'orage et non plus des étoiles filantes. Imperturbable parce qu' ils n' avaient jamais appris autrement, sauf ce jour où une fille est venue leur offrir un petit chaton et l' espoir de dérailler, pour disparaître aussitôt en les laissant avec un paquet de tickets de tram et un chat vicieux, des grincements métalliques et des étincelles furtives.
Si la disparition de la jeune fille fût un vrai drame non dit pour les Jan, Jeannine continua, depuis qu’elle vit les étoiles, à vivre dans une inquiétude permanente, en attente d’une chose
qu'elle ne pouvait pas définir. Elle aurait espéré que quelqu'un lui dise avec des mots précis ce qu'elle cherchait, mais vu sa rhétorique fort limitée et ses manières laconiques, le peu de personnes qui l'entouraient avaient depuis longtemps abandonné tout effort de communiquer avec elle. Elle aurait eu aussi besoin d'en parler elle-même. Sa bouche était pleine de lettres qu'elle ne pouvait pas composer en mots, comme un Scrabble sans partenaire et donc sans raison d'être. Devenue elle-même assistante du chef d'hangar de tram, elle passait maintenant tout son temps assise sur son bureau étroit à essayer de comprendre ce qui lui arrivait et à regarder son chef dans le bureau d'en face fumer sous la lumière triste de néon ses cigarettes. On aurait dit que cela lui donnait un grand plaisir, elle voyait ça dans ses yeux à moitié fermés.
Et un jour, ne voyant pas une autre manière d'avoir sa part de moments heureux, elle décida de commencer à fumer.
Fumer, oui, tout à fait.
Un peu de plaisir, enfin! Aussi mauvais et nauséabond qu'il soit, passer un peu de temps en sursis, en pause et en différé, ses yeux à moitié fermés, en une sorte d'extase. Voilà. Cela allait être sa révolution. Une révolution tardive et inutile, mais une révolution quand même.
"Un paquet de cigarettes", demanda Jeannine au kiosque, sans gaspiller sa salive une deuxième fois.
"Quelle marque?", entendit-elle la voix sans visage.
"Peu importe".
"Avec ou sans filtre?"
"Peu importe".
Elle n'allait bien sûr pas commencer une discussion pour un bête paquet de cigarettes!
Arrivée à la péniche, elle déposa le paquet devant son hublot, à côté de son réveil. Et le laissa là pendant plusieurs semaines. La révolution pouvait attendre un peu, pour faire aussi ce plaisir durer. Mais, une fois l'émeute commencée, qu'est ce que ça allait être magnifique!
Entre-temps, les quatre Jan, ou plutôt les cinq, avec le chat, avaient pris l'habitude de passer plus de temps ensemble, au début sans trop parler, juste pour se sentir un peu moins seuls en face de ce chagrin non exprimé. Pendant toute leur vie, tout les unissait: le visage, le corps, le nom, l' uniforme de conducteur de tram, le tram, le même chat, mais rien de ça ne comptait plus. La seule chose qui les unissait c'était la jeune fille sans nom. Elle était désormais devenue leur lien le plus profond, le seul qui comptait.
Avec le passage du temps, ils commencèrent timidement à parler d'elle entre eux, à l'abri, je dirais même à l'insu de leur mère qui leur semblait aussi un peu différente ces derniers temps. Ils commencèrent à sortir en bateau et à pêcher dans le canal, passant ainsi quelques heures en essayant de décrire les yeux de la fille anonyme, son sourire ou son léger parfum, un exercice très compliqué pour les Jan vu leur vocabulaire assez limité. Jan la reine des chats les accompagnait toujours, curieuse de voir le poisson qui allait aussitôt sortir tout frais pour elle, puisque le but des Jan n'était pas de pêcher pour manger, mais de trouver un moment entre eux, pour parler de celle qui ne voulait libérer leur coeur. Ils passèrent leurs meilleurs moments sur cette petite barque, sur les eaux sales mais calmes du Canal et sous ces couleurs de couchers de soleil magnifiques qui ne faisaient rien pour les aider à oublier, pendant que Jan le chat, de loin le membre de cette famille excentrique le plus normal et insouciant, se léchait tranquillement, heureux et rassasié.
"Fumer tue"
Entre-temps, Jeannine continuait à faire durer le plaisir , en regardant son paquet de cigarettes et en attendant le jour qu' elle allait l'ouvrir et fumer sa première cigarette, qu'elle imaginait inondée dans un nuage bleu de bonheur. Et après avoir laissé ce plaisir tant attendu mûrir, une fin d'un après-midi doux d'automne, elle décida que le jour était arrivé, la révolution avait sonné et se déclara prête à goûter enfin le plaisir, plonger dans ses eaux inconnues comme elle avait le long de sa vie vu tant de gens normaux le faire et s'y baigner sans aucun souci.
Les quatre Jan venaient de finir de réparer au chalumeau leur péniche laquelle hélas! vieillissait au même rythme qu'eux et s'apprêtaient à sortir pêcher. C'était une de ces fins de journée douces et mélancoliques, que l'on ne sait jamais si elles nous rendent profondément heureux ou vicieusement tristes. Jeannine attendait patiemment que ses quatre fils partent pêcher, avant d'entamer le reste de sa vie.
Une fois partis, Jeannine s'approcha du paquet de cigarettes et le regarda curieusement. Elle lit avec curiosité les avertissements sur le paquet et fût très étonnée que les gens puissent même penser à accuser l'instrument qui leur donne tant de plaisir: "Fumer tue".
"Bof…", pensa Jeannine en ouvrant le paquet. "Tout a un prix!".
Tout à fait. La bêtise aussi d'ailleurs.
Ayant sorti sa première et dernière cigarette, Jeannine se sentit au moins vingt kilos plus légère. Elle la regarda et la sentit. Une vrai œuvre d'art, se dit-elle. Elle pensa d'ailleurs au condamnés à mort, et comment ils choisissent le plus souvent de griller une dernière cigarette avant de mourir, sans savoir qu'elle était à quelques minutes de faire exactement la même chose, exaucer son dernier voeu.
Elle mit avec respect la cigarette sur ses lèvres, quasi en l'embrassant et avec au moins autant de respect qu'une ostie. Un sentiment chaud d'origine inconnue la remplit. Cela aurait pu être le sein de sa mère qui l'allaitait quand elle était encore bébé, mais ce n'est sûrement pas Jeannine qui aurait pu nous le dire, surtout maintenant, perdue dans une extase entamée déjà avant la cigarette, un orgasme précoce avant de consommer l'acte, tellement elle avait attendu, désiré être heureuse, un tant soit peu, comme les autres, avant de sombrer dans le désespoir et de confondre cigarette et bonheur.
Avant de continuer son chemin vers la liberté, elle regarda par son hublot pour se rassurer que les quatre Jan s'étaient éloignés sur leur barque. Ils n'allaient jamais très loin de toute façon.
Elle attendit jusqu'au moment où ils n’étaient plus qu’une ombre noire encerclée de l'orange du coucher du soleil avant d'allumer la cigarette.
"S'en aller en fumée: être consommé sans profit, ne rien donner"
Mais où sont les allumettes?
Zut! Elle n'avait pas acheté des allumettes! Comment était-ce possible? Elle n'en avait jamais eu besoin jusqu'ici, effectivement.
Elle était prête à sortir pour aller au kiosque chercher une boîte d'allumettes quand elle vit le chalumeau abandonné des Jan. Et voilà qui était fait!
Elle prit place devant le hublot pour avoir une belle vue, et l'alluma. Ensuite elle l'approcha attentivement de sa cigarette, en veillant à ne pas brûler son visage.
La cigarette s'alluma, et elle inhala la première bouffée, et c'est à ce moment que les choses prirent une toute autre tournure.
Avec la cigarette, le petit rideau juste à côté de l' hublot prit feu aussi, et ensuite toute la chambre de Jeannine. Comme toute la péniche était en bois, en seulement quelques minutes la scène idyllique de ce coucher de soleil teinté d'orange s'illumina tel un grand feu d'artifice, pour finir en beauté, avec Jeannine qui, juste avant de couler avec les restes de sa péniche sortit sur le pont et, comme une vraie proue, s'y assit pour regarder une dernière fois cette beauté, en fumant sa clope.
Parce qu'effectivement, pourquoi avoir peur de la mort, quand on est mort de naissance?
Nous bien sûr, en tant que lecteurs, spectateurs, aurions bien sûr imaginé, désiré pour le principe une mort bien plus héroïque, une mort avec une raison, les mots d'un désir non réalisé mais au moins enfin exprimé, Ah! Qu'aurais-je voulu câliner ces enfants, Oh! Combien va me manquer cette beauté, ou du moins, Qui va soigner maintenant mes bébés?
Eh bien, non.
Les anges qui entouraient en ce moment la péniche prêts à emporter Jeannine vers un avenir sans doute meilleur m'ont confirmé que son dernier mot était "Bof" et que Jeannine n'a pas vu la Lumière au fond du tunnel. Elle voulait juste le traverser au plus vite et en finir, et son seul désir exprimé était de la laisser le faire en fumant. Aucune autre exclamation.
"Mais, êtes-vous sûre?", demandai-je au plus angélique d'entre eux, en regardant stupéfait les autres anges pressés à enlever le mot HAPPY devant END.
"Tout à fait", me répondit-t-il sur un ton formel. "On meurt comme on a vécu. La mort n'est pas une affaire romantique, comme vous les humains parfois pensez. On n'acquiert pas du style en mourant, on a une vie pour le faire!".
Parce que c’est clair, Jeannine avait eu non seulement une vie pour trouver la raison de son existence, mais aussi énormément de temps pour s’échapper, voire même appeler du secours. Et pourtant le ne fit pas, elle ne voulait pas. Elle était fatiguée. De ce monde de deux étoiles, fait de gens contents, de cette ville grise comme ses pavés et des gens qui pourtant s'aiment, y trouvent plaisir, des gens qui prennent son tram et qui peuvent descendre où ils veulent, et pas toujours au même hangar. De cette péniche sale, misérable et étroite, où ils vivaient tous les uns sur les autres, sans pour autant pouvoir se parler, se dire des choses importantes à table. De cette péniche qui aussi avait perdu sa raison d'être, voyager. Et même des quatre Jan pour lesquels, elle s'en rendait bien compte, elle avait été une mère minable et lesquels pourtant ne lui avaient jamais rien reproché, des fils dignes qui auraient mieux mérité. Une autre mère, quatre prénoms différents et une chatte nommée Mimi, avec un beau collier rose.
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"We zitten in de puree: to be in trouble"
Il faisait pratiquement nuit quand elle inhala sa dernière bouffée de fumée, et c'est à ce moment qu'elle ne sut plus si c'était la cigarette qui la rendait pour la première fois si heureuse, ou le fait de sortir de ce monde triste, sans jamais vouloir s'y réincarner.
Quelque part, pas si loin que ça, les quatre Jan durent assister à ce spectacle tragique sans rien pouvoir faire. Et, à part les miaulements de Jan la chatte, l'air se remplit de cris incongrus, primitifs, un peu comme le fameux primal scream, que l'on reconnaît tous sur la fameuse peinture mais que personne n’a jamais entendu. Des syllabes incohérentes pleines de désespoir, des cris angoissés de mort, des hurlements déchirés…Jusqu' au moment où une phrase cohérente, quoique timide fut entendue, on ne sut jamais de quel Jan:
"We zitten in de puree!"
We zitten in de puree. On est dans la merde, comme Jeannine aurait sans doute préféré de son vivant parmi d'autres options plus élégantes. Bien évidemment, la sculpture au début de cette page veut représenter ce fait, inspiré de la photo prise durant l'événement tragique par un autre pêcheur, moi même, qui se trouvait par hasard près des Jan.
En tout cas, je sais que je risque ici de vous surprendre en vous disant que cette histoire eût quand même un Happy End. Parce que voilà: du moment où Jeannine fut engloutie par les eaux sales, cigarette aux lèvres, en quête de son avenir céleste, la langue des quatre Jan se dénoua. Et le catalyseur fut la purée. Ils commencèrent à parler, à s'exprimer. Et tout, mais tout, changea radicalement. Leur tram fût le premier à enlever ce panneau qui interdit aux passagers de parler avec le conducteur, et bientôt ils appelèrent tous les habitués de la ligne 4 de leur prénom. Ils ne s'habillèrent plus jamais des mêmes couleurs. Ils achetèrent une autre péniche qu'ils décorèrent de la façon la plus exotique, dont ils remplacèrent les hublots par des grands fenêtres, vu cette vieille habitude de regarder les étoiles. Ils achetèrent un beau collier rose pour Jan la chatte, qu'ils renommèrent Mimi, et lui offrirent ce qu'ils n'avaient pas pu s'offrir eux-mêmes: un partenaire nommé Grauli et aussi gris qu'elle. Et Mimi du coup arrêta d'être vicieuse et commença à faire son boulot: accoucher de chatons et exterminer les souris qui osaient se balader sur leur péniche, pour les déposer ensuite tous les matins comme cadeau aux quatre Jan, qu'elle trouvait de mieux en mieux.
Elle eût plein de petits chatons, chacun avec un collier et un nom strictement différents.
Mais ce qui importe c'est ce beau jour de printemps lorsque les quatre Jan arrêtèrent leur tram no 4 devant la mairie pour se diriger en parade vers la dame derrière le guichet, et déclarer leur naissance.
The Happy End
